Le pinard, les totos (les poux), le toubib nous viennent de la guerre
de 1914.
Deux mille mots et expressions sont sortis des tranchées.
Il s'appelait Albert Dauzat. Il avait 37 ans quand la Grande guerre
éclata. C'était un lettré, un curieux, un passionné de langue vivante.
Tout au long des batailles, Dauzat a fait travailler ses oreilles et
noirci des carnets. Sous la mitraille, les soldats ont parlé la langue
des soldats. Dauzat a pris note et livré « L'argot de la guerre ».
Sans le savoir, parfois, nous parlons la langue des « poilus ».
Avoir les foies.
Le registre de la peur est, bien entendu, omniprésent. Toute la
quincaillerie de la guerre porte des petits noms affectueux. Le canon
de 75 est « Julot » ; le fusil est baptisé « Oscar » ; la mitrailleurs
est « la machine à découdre » ou « à signer les permissions », le «
secoue paletot ». La baïonnette est alternativement « la luisante », «
le cure-dent », « la Rosalie », « l'aiguille à tricoter ». Les balles
sont des « abeilles » qui sifflent aux oreilles.
Mettre sa limace dans le bénard.
Autrement dit, glisser sa chemise dans le pantalon. Sur le front,
l'argot parisien, les patois régionaux, les langues des colonies de
l'empire se mélangent. C'est de cette époque que nous viennent le «
caoua » (le café), « le pinard » (le vin rouge), « la gnôle »
(l'eau-de-vie) mais aussi « le pastis », un mot provençal qui fait
fureur dans les rangs. A l'époque, loin d'être un apéritif à l'anis,
il signifie l'ennui. L'ennui à mourir.
Frichti.
Le soldat français a emprunté à son ennemi allemand son « frühstück »
(le déjeuner pris sur le pouce). Des deux côtés du front, on a
échangé, outre du plomb, des mots. C'est ainsi que le « minenwerfer »
teuton (le lance mine) est devenu, de ce côté-ci de la ligne bleue des
Vosges l'admirable « mine à faire peur ». Pareillement notre « flingot
» vient de « flinte » (fusil) allemand. « Estourbir » est tiré du
verbe « gestorben ». L'artilleur français surnommé « Ernest »,
bombardait « Fritz », le fantassin allemand mais des deux côtés on
s'épouillait. Dans la tranchée allemande le pou était « le berlingot
». Dans les boyaux français il était « le toto » ou « le Parigot ». A
la « roulante », le « troufion » affamé pouvait se sustenter de «
bulgares » et de « jambes de boches ». Entendez des haricots et du
porc en conserve.
Valion des morts, Bois des Veuves.
Ils ont aussi rebaptisé les lieux-dits, nos pioupious du désastre. Ont
donné à la censure anesthésiante le sobriquet d'« Anastasie ». Ont
emporté avec eux le « sourire » qui qualifiait le vaguemestre chargé
de leur apporter les lettres des compagnes, des amis et des amours. «
Le sourire » pour un facteur en uniforme beaux-esprits les gars du dégât.
François SIMON – Ouest France le 10/11/2008.
L'argot de la guerre d'Albert Dauzat. Armand Colin 280 p. 19 ¤